
Extrait de « Scriptorium »
Fiche d’identité IA
Niveau 5 — Génération majeure
Déclaration sur l’honneur par Emmanuel Chaumery pour ce livre. Elle porte sur l’ensemble du livre, cet extrait compris, sans distinguer un passage d’un autre.
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Le premier silence
Emmanuel Chaumery — roman
France, 2078. Dans les scriptoria, on ne juge pas et on ne devine pas : on établit ce qui est inscrit, et rien d'autre. Un violon, une succession, et à quatre années-lumière un établissement humain qui s'est tu depuis six ans.
Extrait : premier chapitre, intégral.
## SCRIPTORIUM DE BOURGES — 22 AOÛT 2078
Le scriptorium de Bourges ouvre à huit heures. Le 22 août 2078, il a ouvert à huit heures. Quarante et une personnes sont inscrites au registre du personnel. Trente-quatre sont présentes ce jour-là.
Le bâtiment est un ancien palais de justice. Il a été affecté au scriptorium le 4 septembre 2051. La grande salle mesure trente-deux mètres sur quatorze, onze mètres sous plafond. Les fenêtres donnent au nord et à l'est. En août, la lumière entre par l'est jusqu'à onze heures, et la salle reste claire jusqu'à vingt et une heures. Le dallage est creusé en rigole au milieu des passages. L'usure est antérieure à l'affectation. Elle n'a pas été reprise.
Les tables de qualification sont disposées en enfilade sur l'ancienne estrade. La barre a été démontée en 2051 et versée au mobilier. Le long du mur nord, il y a trois cabines de dépôt. Elles sont vitrées sur la salle et insonorisées.
Le premier dossier du jour est enregistré à 8 h 12. Il porte le numéro 2078-BRG-4471. Il est instruit par Salomé Trévidic, qualificatrice, en poste depuis le 2 janvier 2071.
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La déposante est Clémence Roussel, née le 2 juin 2031 à Bourges. Elle est arrivée à 8 h 05. Elle a attendu sept minutes.
Elle a apporté un violon dans un étui rigide. L'étui a été ouvert sur la table à 8 h 14. L'instrument porte à l'intérieur, visible par l'ouïe gauche, une étiquette imprimée : Nicolas Bergeret, Mirecourt, 1871.
— Mon père l'a joué pendant trente-huit ans, a dit Clémence Roussel. Je voudrais qu'on établisse ce qu'il est.
Trévidic a ouvert le dossier. La demande porte sur la provenance de l'objet. Elle ne porte sur personne.
Le père est Henri Roussel, né le 6 mars 2001 à Bourges, décédé le 3 février 2077 à Bourges. Le décès est inscrit. La succession a été close le 11 septembre 2077. L'instrument y figure sous la mention « violon d'étude ».
La qualification de provenance d'un objet ne procède pas de l'objet. Un objet ne porte pas sa provenance. Il porte des marques, et les marques sont des affirmations. L'étiquette d'un violon est une affirmation de l'atelier qui l'a posée, ou de celui qui l'a remplacée. Elle n'est pas une inscription.
Ce que le corpus établit se compose de quatre pièces.
Le 12 mai 2039, Henri Roussel a acquis un violon à Nantes, chez un marchand déclaré, pour deux mille deux cents euros. L'acte de vente porte la mention copie d'atelier, étiquette non garantie. Il est signé des deux parties.
Le 3 novembre 2044, il a déclaré l'instrument au passage d'une frontière. La déclaration reprend la même mention.
Le 27 juin 2052, il l'a fait évaluer pour une assurance. Le rapport d'expertise conclut à une copie d'atelier de la seconde moitié du XIXᵉ siècle, sans attribution. Valeur retenue : trois mille euros. Le contrat a été signé le 4 juillet 2052 et reconduit chaque année jusqu'au 3 février 2077.
Le 11 septembre 2077, la succession a repris la mention de l'assurance.
Les quatre pièces sont concordantes. Elles couvrent trente-huit ans. Elles ont été produites par quatre parties sans lien entre elles.
Trévidic a lu les quatre pièces à voix haute, dans l'ordre des dates. La lecture a duré quatre minutes.
— C'est une copie, a dit Clémence Roussel.
— Le corpus établit que quatre inscriptions successives la déclarent comme telle, a dit Trévidic. Il n'établit pas ce qu'elle est. Ce n'est pas la même chose.
— Quelle est la différence ?
— Il n'existe aucune inscription qui contredise l'étiquette. Il n'en existe aucune qui l'établisse. L'étiquette n'est ni vraie ni fausse dans le corpus. Elle n'y est pas.
Clémence Roussel n'a rien dit pendant un temps qui n'a pas été relevé.
— Mon père disait que c'était un Bergeret, a-t-elle dit. Il le disait à table. Il le disait à ses élèves. Il l'a dit à ma mère avant moi.
— Ce que votre père a dit n'est pas inscrit.
— Il l'a dit pendant trente-huit ans.
— Le corpus ne contient aucune déclaration d'Henri Roussel relative à l'attribution de cet instrument, sauf celles du 12 mai 2039, du 3 novembre 2044 et du 27 juin 2052. Ces trois-là portent la mention copie. Les trois sont signées de sa main.
Nour Bellanger est arrivée à la table à 8 h 51. Elle est archiviste-épistémologue. Elle qualifie ce qui entre au corpus pour le scriptorium de Bourges depuis le 12 mars 2069.
Elle a repris les quatre pièces. Elle a demandé si l'étiquette avait fait l'objet d'un examen matériel. Trévidic a répondu que non. Elle a demandé si un examen était sollicité. Clémence Roussel a répondu que non.
— Un examen établirait l'âge du papier et de l'encre, a dit Nour Bellanger. Il n'établirait pas qui a construit l'instrument. Une étiquette ancienne dans un violon ancien reste une étiquette dans un violon.
— Alors on ne peut pas savoir.
— On peut savoir ce qui a été inscrit. Il a acheté un instrument déclaré copie. Il l'a déclaré copie deux fois ensuite. C'est établi. Le reste n'est pas établi et ne le sera pas.
— Est-ce qu'on peut écrire qu'il y croyait ?
— Non.
— Pourquoi ?
— Une croyance n'est pas un fait. On peut inscrire qu'une personne a déclaré une chose, à une date, devant un témoin déclaré. On ne peut pas inscrire ce qu'elle tenait pour vrai.
La qualification a été rendue à 9 h 06. Elle est versée sous le numéro 2078-BRG-4471. Elle porte trois énoncés.
Le premier : l'instrument déposé le 22 août 2078 est celui acquis le 12 mai 2039, l'identité étant établie par la continuité des pièces d'assurance.
Le deuxième : quatre inscriptions produites entre 2039 et 2077 le déclarent copie d'atelier.
Le troisième : aucune inscription du corpus ne porte sur l'attribution figurant sur l'étiquette, ni pour l'établir, ni pour la contredire.
Clémence Roussel a signé la notification de qualification à 9 h 09. Elle a refermé l'étui. Elle est sortie à 9 h 11. La porte de la grande salle pèse et se referme seule.
Ce qu'elle a fait ensuite de l'instrument n'a fait l'objet d'aucune inscription.
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À 9 h 20, la cabine deux est occupée.
Depuis les tables, on voit le visage de la personne qui s'y trouve et on ne voit pas sa feuille. Les cabines ont été disposées pour cela le 4 septembre 2051. On n'entend rien : l'isolement est complet.
L'occupant de la cabine deux est un homme d'une quarantaine d'années. Il est entré à 9 h 20. Il a écrit pendant environ deux minutes. Il n'a plus écrit ensuite. Il est resté assis.
Personne dans la salle ne s'est tourné vers la cabine deux. C'est l'usage. L'usage n'est écrit nulle part.
Il y a une horloge dans chaque cabine. Elle est mécanique. Le balancier est visible depuis la salle. La convention est nationale depuis 2049.
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La liaison de Concordance ouvre à 9 h 40, le 22 de chaque mois, depuis le 22 novembre 2072.
Le dossier Concordance a été ouvert au scriptorium de Bourges le 10 octobre 2072, jour où la fondation de la colonie a été portée sur Terre. Aucune décision d'attribution ne figure au registre. Le dossier est entré et n'a pas été déplacé. Il y a six cent quarante-trois scriptoria en service en France. Rien n'établit pourquoi celui-ci.
La liaison a ouvert soixante-neuf fois. Soixante-huit bulletins ont été reçus. Le 22 mars 2075, la liaison a ouvert et n'a rien porté ; le bulletin est arrivé le mois suivant, avec la mention d'une avarie d'émission réparée sur place. Ce sont des formulaires. Ils comportent onze rubriques : effectifs, naissances, décès, état des installations, production thermique, cultures, réserves, incidents, travaux en cours, travaux prévus, observations. Les rubriques sont remplies. Elles ne sont pas toujours toutes remplies. La rubrique observations est vide dans cinquante et un bulletins sur soixante-huit.
Un bulletin de Concordance n'est pas une inscription. Il rapporte des chiffres qu'aucun dispositif déclaré n'a produits et qu'aucune contrepartie ne peut confronter. Il est versé au dossier sous la mention transmission reçue. Il n'entre pas au corpus. Cette distinction est portée en tête du dossier depuis le premier bulletin.
Le délai est de quatre ans et six mois.
Le bulletin précédent a été reçu le 22 juillet 2078 à 9 h 43. La réception a duré quatre minutes. Il porte une date d'émission au 22 janvier 2074.
Effectifs : trois cent quarante-neuf. Naissances : aucune depuis le bulletin précédent. Décès : un, le 4 janvier, homme, soixante-douze ans, cause portée. État des installations : deux lignes, dont une sur le remplacement d'un échangeur. Production thermique : un chiffre, en hausse de trois pour cent. Cultures : deux chiffres. Réserves : quatre chiffres. Incidents : néant. Travaux en cours : reprise du cuvelage du puits entre huit cents et neuf cents mètres. Travaux prévus : la suite du cuvelage. Observations : vide.
Le bulletin du 22 juillet 2078 a été versé le jour même. Il n'a appelé aucune instruction.
Le signal est capté par la station de Nançay, à cinquante-huit kilomètres, et relayé. La station relaie et ne qualifie pas. Elle joint à chaque transmission un relevé technique : heure d'ouverture, fréquence, puissance reçue, durée, et la courbe de puissance seconde par seconde. Le relevé est joint depuis 2059. Il est versé au dossier avec le reste. Il n'a jamais servi.
Le 22 août 2078, la liaison a ouvert à 9 h 40. Trévidic était de réception. La réception d'un bulletin de Concordance dure entre deux et six minutes.
À 9 h 41, elle a signalé que le format n'était pas conforme.
Ce qui arrivait n'était pas un formulaire. Les rubriques n'y figuraient pas. Le texte était continu. Il portait un en-tête, une référence de site, et une date d'émission : 21 février 2074.
L'en-tête porte une date d'émission au 21 février 2074. L'écart avec l'émission précédente est de trente jours. C'est l'écart habituel.
Nour Bellanger est venue à la table de réception à 9 h 43.
Aucun avertissement n'a été émis. Aucun signal n'a été produit. Le scriptorium ne signale pas. Il répond aux requêtes qui lui sont déposées, et aucune requête n'avait été déposée. Ce qui s'est passé à 9 h 41 s'est passé parce qu'une qualificatrice lisait un texte qui arrivait.
La réception a duré sept minutes et douze secondes.
À 9 h 47 min 12 s, elle a cessé.
Le relevé porte la longueur exacte du texte reçu : quatre mille cent vingt-huit signes. Il porte l'état du dernier signe. Le dernier signe reçu est une lettre.
Il n'y a pas de point. Il n'y a pas d'espace. La transmission s'est interrompue à l'intérieur d'un mot.
— Il manque le début ? a demandé Trévidic.
— Non. Le début est là.
— Alors il manque quoi.
— La fin.
Trévidic a relu le texte reçu. La relecture a duré onze minutes. Elle n'a produit aucune observation portée au dossier.
— Elle reprend ? a-t-elle demandé.
— La liaison est ouverte, a dit Nour Bellanger.
La liaison est restée ouverte. Elle n'a rien porté. Elle a été maintenue jusqu'à 18 h 00, heure de fermeture, conformément à la procédure de réception, qui prévoit le maintien jusqu'à la clôture du service.
À 10 h 04, Nour Bellanger a porté au dossier une note de trois lignes. La note établit l'heure d'ouverture, l'heure d'interruption, la longueur reçue et la nature du dernier signe. Elle ne qualifie pas le texte.
À 10 h 12, Amadou Fall, qui dirige le scriptorium, a été informé. La transmission des informations à la direction est portée au registre interne. L'heure est inscrite. Ce qui a été dit ne l'est pas.
À 11 h 30, le texte reçu a été routé au dossier de réception sous la référence 2072-CNC-069. C'est le rang de la soixante-neuvième ouverture de liaison. Il n'existe pas de rubrique pour un texte reçu sur une liaison de bulletin qui n'est pas un bulletin. Le texte a été versé sous la mention transmission reçue, format non conforme, interrompue.
La question de sa qualification a été posée à 11 h 41 et n'a pas été instruite. Une qualification confronte un énoncé au corpus. Le corpus ne contient rien qui porte sur Concordance : ni contrepartie, ni source seconde, ni dispositif déclaré. La confrontation n'a pas d'objet. Ce constat est porté au dossier en deux lignes.
Aucune requête portant sur Concordance n'a été déposée dans aucun scriptorium depuis l'ouverture du dossier, le 10 octobre 2072. Le relevé est consultable. Il est nul.
Entre 11 h 41 et 17 h 32, Nour Bellanger a instruit quatre dossiers. Le registre porte les heures de rendu. Il ne porte pas ce qu'elle a fait entre deux rendus. La liaison de Concordance est restée ouverte pendant ces six heures. Elle n'a rien porté.
Le reste de la journée a été occupé par onze dossiers, dont neuf successions et deux qualifications de titres. Ils sont enregistrés sous les numéros 2078-BRG-4472 à 4482. Aucun ne présente de difficulté. Le dernier a été rendu à 17 h 32.
L'occupant de la cabine deux en est sorti à 10 h 21. Le registre de la cabine deux porte une page cousue à 10 h 20. Ce que la page contient n'est opposable qu'à son sujet.
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Le dépôt de provenance occupe l'ancienne salle des pièces à conviction, au sous-sol. Il y fait douze degrés en août. On y descend par un escalier de vingt-deux marches. La rampe est en fonte et date du bâtiment.
Les rayonnages portent les objets en attente de qualification et les chemises des dossiers ouverts. Chaque objet porte une étiquette et une date d'entrée. Le plus ancien objet en attente est entré le 3 mai 2054. C'est une clé. Le dossier n'a jamais été clos, parce qu'aucun dossier n'est clos. Il a été consulté pour la dernière fois en 2061.
À 17 h 48, Nour Bellanger est descendue au dépôt.
La chemise Concordance se trouve au rayonnage haut, travée quatre. Elle porte une étiquette. L'étiquette porte une date d'entrée : 10 octobre 2072.
Elle a ajouté à l'étiquette la date du 22 août 2078.
Elle a ouvert la chemise. Elle n'y a rien mis. La note de 10 h 04 est versée au dossier de réception, qui est un autre dossier. Un texte non qualifié n'entre pas dans une chemise de corpus.
La chemise Concordance est ouverte depuis cinq ans et dix mois. Elle contient quatre feuillets, tous administratifs : l'ouverture du dossier, deux changements de référence de liaison, et le relevé annuel des transmissions reçues.
Elle ne contient aucun fait.
Nour Bellanger l'a remise en travée quatre.
Elle est remontée à 17 h 55. La liaison de Concordance était toujours ouverte et ne portait rien. Elle a été fermée à 18 h 00, conformément à la procédure, qui prévoit la clôture à l'heure du service et la réouverture le 22 du mois suivant.
Le scriptorium de Bourges ferme à dix-huit heures. Le 22 août 2078, il a fermé à dix-huit heures. Trente-quatre personnes sont sorties. La dernière a signé le registre de fermeture à 18 h 04.
L'extrait s'arrête ici. Le roman compte quarante chapitres et quarante ans. La chemise Concordance finira par contenir quelque chose.
Fin de l’extrait.